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La bataille du flux : récit de grève chez Geodis Genneviliers

samedi 19 janvier 2019

Dans l’entrepôt GEODIS à Gennevilliers, une drôle de grève bat son plein depuis la fin décembre. Une grève des ouvriers de la logistique, ceux qui déplacent les flux de marchandises du capitalisme contemporain dans ces bâtiments en tôle ondulé : "les plateformes logistiques". Entre les fournisseurs qui fabriquent les biens et les points de vente qui les écoulent, ils réceptionnent, trient puis renvoient des colis par dizaines de milliers chaque jour. Ils occupent donc une position stratégique pour bloquer les flux et leurs grèves soulèvent des enjeux importants pour les luttes actuelles. Mais contrairement aux unités productives, les directions des entrepôts ont la possibilité de contourner les grèves en déplaçant rapidement les flux vers d’autres sites. Ce à quoi les ouvriers ont répondu en lançant un jeu du chat capitaliste et des souris prolétaires qui mérite quelques explications...

Phase 1 : Flux bloqués

Le 26 décembre 2018, à 19H30, les ouvriers de l’entrepôt décident de partir en grève. Le mouvement est massivement suivi, avec des taux de grévistes qui dépassent les 90%. Dans les équipes de nuit, sur 93 CDI, seules 3 ou 4 personnes continuent de bosser sur les quais. Même les chefs d’équipe et les nouveaux embauchés s’y mettent majoritairement, ce qui souligne bien le ras le bol général. Dans une plateforme aussi importante que celle de Gennevilliers, l’effet est immédiat : des milliers de colis s’entassent à toute vitesse dans l’entrepôt, faute d’ouvriers pour les manipuler. Sans personne pour les vider, les remorques restent à quai et une file de camion se forme aux entrées. L’impact économique est énorme pour l’entrepôt mais pas seulement : un paquet de boîtes en Ile-de-France et ailleurs se retrouvent en rade de matières productives.

On peut résumer une bonne partie des raisons de cette lutte en considérant que Geodis, c’est dégueulasse. Salaires de misère, conditions de travail dangereuses et répression syndicale à grande échelle sont le lot quotidien des ouvriers de Gennevilliers. En 2015, une grève d’un mois, suivie à 50%, avait permis de souder le groupe et d’obtenir quelques avancés mais les revendications n’ont pas été satisfaites [1]. Etant donné la composition de la main d’œuvre (très précaire) et le recours massif à l’intérim (majoritaire dans certaines équipes), la grève est un outil de lutte compliqué à manier dans les entrepôts. C’est notamment ce qui peut justifier le recours au blocage, avec des appuis extérieurs, comme ce fut le cas en avril 2018 lors d’une mémorable soirée à 300 000 balles (en référence au coût pour l’entreprise)

Mais dans les derniers mois de l’année 2018, la colère est montée d’un cran parmi les salariés. Depuis octobre, l’entrepôt tourne à plein régime et les cadences s’emballent. Pas une seule journée à moins de 55 000 colis traités et plusieurs pics d’activité à plus de 70 000 colis. Quelques jours avant les fêtes, on pouvait voir jusqu’à 14 semis Amazon déverser leurs colis dans l’entrepôt, juste avant d’arriver sous les sapins. De quoi éreinter les corps et chauffer les esprits, surtout qu’aucune prime d’intéressement sérieuse n’est prévue. Geodis est pourtant une filiale privatisée de la SNCF qui pèse plus de 7 milliards de chiffre d’affaire, en hausse de 15% sur l’année 2017 et avec une marge opérationnelle en hausse de 28%. En assemblée de gréviste, le décalage est souligné avec force entre "ce pognon de dingue" que se fait l’entreprise et une grève déclenchée "pour pas qu’on crève". Le mouvement aurait très bien pu se déclencher juste avant Noël et bloquer l’arrivée des cadeaux, mais les ouvriers ont préféré attendre un peu.

C’est surtout sur des questions d’argent que la grève s’est enclenchée. Le salaire chez GEODIS, c’est 1500 bruts à l’embauche pour un boulot qui épuise l’organisme. Les heures supplémentaires accumulées ne sont pas toutes comptées et de toute façon elles ne sont pas directement payées mais seulement récupérables. Donc non seulement tu ne gagnes pas plus, mais l’entreprise est en mesure de décider les moments de l’année où tu bosses comme un chien et ceux où tu es censé te reposer. Dans l’entrepôt, certains salariés n’ont pas été augmentés depuis 5 ans, d’autres depuis 30 ans. Les primes et les augmentations de salaire sont toutes accordées individuellement, à la tête du client. Et pourtant, bien qu’aucun investissement important n’ait été réalisé depuis 20 ans, l’entrepôt est toujours un des plus rentables du groupe. La direction fait donc son beurre sur l’extraction d’une plus-value absolue, c’est à dire l’exploitation maximale d’une main d’œuvre à bas coût.

Il faut dire aussi que ce mois de décembre se prête à la mobilisation. Alors que certains syndicalistes tournent encore autour du gilet jaune - sans trop savoir comment l’enfiler - les ouvriers GEODIS se sont tout de suite positionnés en soutien du mouvement. Ils sont activement présents les samedis et leur grève reprend pleinement les thématiques des gilets-jaunes. La prime transport par exemple, chez GEODIS, c’est 4,18 euros par mois pour ceux qui prennent la bagnole ! Les grévistes demandent donc une hausse à 50 euros net, ce qui serait un minimum. Ils entendent aussi toucher la prime que Macron a promise sans la garantir et sont d’ailleurs venus frapper à la porte du patron dès le lendemain de l’allocution présidentielle. Puisque c’est pas avec des primes qu’on bouffe correctement tous les mois, les grévistes exigent surtout une hausse de salaire de 200 euros brut pour tous, plus 100 euros pour ceux qui n’ont jamais été augmentés. S’ajoute à ça la demande d’un plan contre la précarité et pour l’évolution professionnelle, pour que la manutention ne soit plus seulement un job qu’on occupe jusqu’à se casser le dos.

Phase 2 : Flux détournés

Face à l’empilement des colis sur les quais, la direction GEODIS a vite réagi. Après 3 jours de grève, elle est parvenue à détourner les flux vers d’autres plateformes situées en région parisienne, notamment à Bonneuil-en-France (à proximité du Bourget), à Bercy ou à Collégien dans le 77. Les entrepôts étant des infrastructures assez simples par rapport à ce qu’on peut observer dans l’industrie manufacturière, il est possible de transférer rapidement la production. Les directions bénéficient donc d’une arme assez conséquente pour contourner les grèves. Des stratégies patronales de ce type peuvent même permettre de contourner des mouvements nationaux : lors des grèves Amazon en Allemagne, les flux sont détournés vers des entrepôts polonais moins revendicatifs [2]. À une moindre échelle, c’est bien ce qui s’est passé dans le cas GEODIS puisque les entrepôts de Bonneuil et Bercy sont peu mobilisés, voire endormis par des sections syndicales ramollies.

Les patrons de chez Geodis ont quand même dû se casser la tête pour parvenir à ce détournement, puisque l’entrepôt de Gennevilliers traite essentiellement des marchandises dites "express", c’est à dire qui ne restent pas sur place plus de 2 ou 3 heures. Ceux de Bonneuil et Bercy sont prévus pour de la messagerie, donc avec un stockage qui peut durer un à deux jours. Ils se sont aussi cassé le dos, puisque c’est eux et les personnels de bureau qui ont dû vider les quais surchargés par la grève. N’empêche qu’ils ont temporairement réussi leur coup puisque début janvier la plateforme était entièrement vidée de ces colis. Alors que les quais et les tapis roulants débordent d’activité en temps normal, il régnait alors dans l’entrepôt une étrange quiétude... comme un calme avant la prochaine tempête.

Les GEODIS ne se sont pas laissés démonter par cette attaque du droit de grève. Aussitôt les colis disparus, ils se sont mis à leur recherche en mobilisant leur connaissance du terrain logistique et leur faculté à se mobiliser rapidement. Etonnés d’apprendre qu’ils passaient par un entrepôt de Bercy, ils se sont immédiatement déplacés sur les lieux, et pas seulement pour s’informer. L’opération commando - regroupant une douzaine de personnes - avait plutôt des allures de blocage surprise. Les responsables de l’entrepôt ont légèrement sursauté en les voyant débarquer ! Mais une fois la police sur place, il a suffi d’enfiler un gilet CGT pour calmer la situation et finalement se faire inviter à vérifier sur le quai les rumeurs du flux. Les colis destinés à Gennevilliers étaient bien là, ainsi que des intérimaires déplacés avec pour faire le boulot supplémentaire. On retient donc l’information - il y a du GEODIS à Bercy - surtout que c’est pratique d’accès.

Phase 3 : Le reflux dans ta gueule

Puisque l’entrepôt de Gennevilliers était vidé de sa matière, les grévistes ont décidé de suspendre la grève quelques jours et d’attendre tranquillement l’inévitable retour des colis. Les patrons ont dû croire à une victoire facile, puisque dès le 2 janvier les semi-remorques étaient de nouveaux à quai. Mais le jour même, la grève est repartie ! À peine deux heures après le premier déchargement, à 21H30, l’équipe du soir avait déjà débrayé. Pas de reprise du boulot avant minuit et une reprise à tout petit rythme, selon la bonne vieille méthode du freinage. L’équipe de nuit a ensuite pris le relais avec 2H30 de débrayage, également suivies d’un traînage de pieds général. Résultat : à nouveau un très gros bordel sur la plateforme et une direction en panique totale !

L’effet de cette grève perlée façon logistique - qui suit la valse des colis - est d’autant plus fort que les patrons se sont fait prendre à leur propre jeu. En déplaçant les intérimaires sur d’autres sites, ils contournaient la réglementation qui interdit le recours aux contrats précaires sur un site en grève. Mais du coup, ils ne peuvent plus les réaffecter sur le site de Gennevilliers ! Pour une fois, ils sont donc contraints de se débrouiller avec des salariés mobilisés, sans pouvoir utiliser la main d’œuvre précaire pour faire pression. La bataille est loin d’être gagnée, mais une manche importante a été remportée par adaptation tactique des salariés en lutte.

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Dès le lendemain matin, le 3 janvier, les cadres dirigeants sont sur le pont pour constater les dégâts. Il faudra à nouveau faire descendre le personnel des bureaux pour ranger tout ça, sachant qu’ils font le travail de manutention deux à trois fois moins efficacement que les ouvriers habituels. Finalement, le directeur d’entrepôt - pourtant en vacances, le pauvre - envoie un mail aux grévistes pour proposer une réunion dès la semaine suivante, histoire de discuter un peu des revendications. Les cadres de la direction nationale se réveillent également et décident enfin de prendre contact avec la section syndicale, une première après de longues années de conflit. Sauf que les premières réponses apportées aux grévistes, le 8 janvier, se résument à des NON ou des NAO [3].

À suivre...

Depuis ce moment, les quais sont de nouveau vidés des parebrises de voiture, des animaux vivants, des colis Amazon et autres produits divers et variés qu’on peut y trouver habituellement. La direction craint une nouvelle relance de la grève si l’activité reprend à Gennevilliers. Selon les informations recueillies par les grévistes, le réseau GEODIS a du mal à supporter ces variations de flux et certains entrepôts sont sur le point de craquer. Certains salariés des autres plateformes refusent d’ailleurs de traiter les colis de Gennevilliers. Pour le moment, la direction préfère perdre de l’argent et dégrader les conditions de travail plutôt que de faire des propositions sérieuses.

Puisque ce petit jeu peut durer un certain temps, les grévistes vont avoir besoin de sous pour tenir. On peut les aider en allant faire un tour sur la caisse de grève en ligne. Mais on pourrait aussi penser à des formes de soutiens plus actifs. Depuis son Acte 8, le mouvement des Gilets Jaunes a retrouvé toute sa force et la question de l’articulation entre les samedis dans la rue et les blocages de la semaine se pose à nouveau. L’argent qu’il nous manque pour finir les fins de mois, c’est aussi en frappant les grandes entreprises au portefeuille qu’on l’obtiendra !

GEODIS sera leur Vietnam !

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[1] Ce précédent mouvement posait déjà la question du rapport entre grève et blocage, ainsi que le traitement juridique de tout ça.

[2] Sur l’ouverture des centres Amazon en Pologne cf. ici.

[3] Négociations annuelles obligatoires, qui sont souvent un moyen de repousser les négociations en cas de conflit. Elles sont prévues pour mars dans l’entrepôt Geodis.

Articles repris de : http://www.platenqmil.com/blog/2019/01/15/la-bataille-du-flux--recit-de-greve-chez-geodis-genneviliers